26.
Les montagnes d’ordures forment des plaines, des collines, des vallées, des pics, des falaises de matériaux hétéroclites fumants.
Orlando et Cassandre marchent au milieu de ce décor ahurissant dans ce lieu inconnu si proche du « monde normal » et pourtant si loin. Des chauves-souris semblables à des ptérodactyles nains filent dans le ciel.
Soudain alors qu’ils sont dans un passage étroit l’homme bouscule la jeune fille.
— Attention !
Il la plaque au sol et lui protège la tête.
Dans un bruit de glacier polaire qui craque, un bloc s’est détaché et provoque un éboulis d’ordures ménagères.
Ils sont recouverts par cette avalanche de détritus.
Le Viking se relève et dégage la fille ensevelie sous des jouets.
— Tsss… faut faire gaffe, dit l’homme au ventre proéminent et à la barbe blonde. Il y a des dangers partout ici, pitchoune.
Il s’applique à ôter les détritus de ses longs cheveux.
— J’aime les ordures, mais pas les raisons pour lesquelles elles existent.
Il désigne une pantoufle chauffante, prolongée par son câble électrique.
— Les gens devraient se poser trois questions avant d’acheter quelque chose :
1. Est-ce que j’en ai besoin ?
2. Est-ce que j’en ai vraiment envie ?
3. Est-ce que je peux m’en passer ?
Sinon tout ce qu’ils achètent devient des déchets. Regarde ces trucs dans leurs emballages même pas ouverts. Si ce n’est pas une misère. Ça me met en rogne. On excite avec les pubs les pulsions d’achat qui ne correspondent pas à un réel besoin. Est-ce qu’on a besoin de ça ?
Il montre des lingettes pour se laver les mains et des sachets contenant des mouchoirs jetables.
— De mon temps on se mouchait dans du tissu et c’était très bien. Et ça.
Il ramasse un jouet proche d’elle. Un fusil-mitrailleur, un pistolet à eau en plastique pour piscine.
— En plus ce sont les Chinois qui les fabriquent, des enfants chinois exploités et maltraités comme des esclaves dans des usines inhumaines. Pour des jouets qui amuseront nos bambins dix minutes puis qui seront stockés dans un tiroir avant de partir à la poubelle.
Il crache par terre d’agacement.
— Et à cause de ces gadgets inutiles la France augmente sa dette financière globale envers la Chine. Du coup on leur doit du fric. Pour ces merdes de plastoc. Et on ne peut plus les critiquer quand ils envahissent le Tibet, où ils soutiennent ouvertement le Soudan, le Zimbabwe, l’Iran ou la Corée du Nord tenus par des dictateurs sanguinaires qui préparent des bombes atomiques pour nous les foutre sur la gueule. Voilà les grosses conséquences des petits actes irresponsables.
Il va un peu loin. Un pistolet à eau n’est pas la cause de l’avènement de dictateurs.
Le Viking shoote dans un vaisseau spatial miniature bardé de canons.
Soudain une silhouette furtive file au loin. Orlando dégaine son arme, vise, tire et transperce de part en part sa cible en plein élan.
— Je sais ce que tu te dis, pitchoune : « Je n’ai jamais vu des rats aussi gros, on dirait des lapins. » C’est parce qu’ici les rats peuvent se rassasier de bouffe, alors ils peuvent se reproduire et grossir autant qu’ils veulent. Pour eux, c’est le paradis. En dehors du DOM, ils vivent dans le stress des voitures, des chats, des humains, de la mort-aux-rats en granules rouges. Ici pas de stress. Ce sont des rats épanouis. Leurs seules limites, ce sont les autres rats. Ils se battent tout le temps entre eux, pour des territoires, des morceaux de viande avariée, des femelles, des sacs de farine crevés. Il y en a un petit groupe, là-bas. Voyons, essaye d’en toucher un.
Il lui passe son arc, place une flèche. La jeune fille le tend près de ses lèvres, ferme un œil et décoche son trait qui file droit en sifflant pour achever son trajet dans un bruit de chair déchirée.
— Tu l’as eu ! C’était loin, pourtant. Pour un premier tir c’est plutôt réussi. Comment as-tu fait ? Tu as déjà pratiqué le tir à l’arc à l’école ?
— Non, c’est la première fois que j’en tiens un.
— Bravo, pitchounette, tu as une sorte de tir instinctif intéressant.
C’est juste un problème de conscience. Je crée un lien dans mon esprit entre moi et le rat. La flèche ne fait que concrétiser ce lien. Mais je ne peux pas le lui dire, il ne comprendrait pas.
Elle hausse les épaules.
— J’ai eu de la chance, murmure-t-elle en baissant les yeux.
Ils tuent encore une vingtaine de rats que Orlando enfile sur une ficelle comme les perles d’un collier. Puis il noue cet attirail autour de sa taille, ce qui lui procure une jupette de rats dont les queues pendent comme de longues franges épaisses.
Quand ils rentrent au village, Esméralda soupèse les rongeurs d’une main sûre.
— Rends-toi utile, Cendrillon, aide-moi à les dépecer, à les éviscérer, et à les tanner. Tu dois te demander ce qu’on en fait ? Les boyaux de rats, j’en fais du fil à coudre. La chair, on la mange en ragoût. Elle a un goût de lapin. Quant aux peaux, on les file aux gitans. Ensuite ce sont eux qui les vendent. Les plus petites servent à fabriquer des porte-monnaie et des blagues à tabac sur le marché aux puces de Saint-Ouen. Les plus grosses, ils les vendent aux fourreurs pour faire des manteaux qu’ils appellent loutre sibérienne. Mais ça, c’est leur travail.
Cassandre aperçoit de nouveau le renard qui, cette fois, s’approche sans crainte.
— Lui, c’est Yin Yang. On ne le tue pas parce qu’il est comme nous, sauvage, impossible à apprivoiser et il aime les ordures. Ce renard est devenu notre mascotte. Il a une particularité, il ne supporte pas le mot « travail ».
Aussitôt, l’animal dévoile ses canines.
— Ça marche à tous les coups. Tiens, dis-le à ton tour, pour voir.
— Travail ?
Le renard se met à grogner comme si un adversaire lui était apparu.
Les mots. La puissance du mot. Le sens profond des mots. Travail vient du latin « trépied », un supplice où l’on accrochait les esclaves par les pieds pour les battre.
— Travail, travail, travail ?
Cette fois, le renard pousse un glapissement brusque, prêt à mordre.
— Yin Yang fait vraiment partie des nôtres. Nous aussi on est allergiques à ce mot que je ne prononcerai plus pour ne pas agacer notre ami.
Tous s’installent autour d’une caisse retournée sur laquelle atterrit la jupette de rats.
— Au travail ! claironne la Duchesse en distribuant les couteaux.
Cassandre, les mains actives, dévisage ses compagnons.
— Et vous ? s’enquiert-elle soudain. C’est quoi votre existence passée ?
Un chœur de murmures, mi-protestation mi-amusement, tourne autour de la table improvisée.
— Bah, admet Fetnat, après tout on peut lui dire… Allez qui commence ?
— Bon, je veux bien ouvrir le bal, annonce Esméralda avec un petit geste modeste. Mon histoire commence un beau matin de juillet quand j’ai été élue miss Plus Beau Bébé de l’hôpital San Mich…
Kim augmente soudain le son de la télévision. Le débit rapide et nerveux du journaliste résonne dans tous les haut-parleurs :
— … ce matin à 9 h 30, une explosion dans l’usine chimique EFAP. Il s’agit selon les premières observations de la gendarmerie d’un accident industriel dû à la vétusté et au manque d’entretien des entrepôts contenant des produits chimiques sensibles. Le souffle a brisé toutes les vitres des immeubles et renversé les voitures qui circulaient sur les routes alentour. Les premières estimations font état d’une vingtaine de morts et de plusieurs centaines de blessés, mais ce bilan risque de s’alourdir dans les…